Témoignages

TRIBUNE – Grèves : les premières clefs ont été mises sous la porte

Il y a quelques semaines, nous avions publié sur le blog de Zenchef le témoignage d’une restauratrice dont l’établissement a été très fortement lésé par les mouvements sociaux. Cette tribune a rencontré un écho retentissant tant des restaurateurs et commerçants s’y sont reconnus. Aujourd’hui, la grève se poursuit et ses conséquences continuent de se faire sentir, poussant notre auteure cliente Zenchef, à reprendre sa plume.

Nombreux sont ceux qui ont pensé que les commerçants et restaurateurs avaient juste crié au loup mais les premières clefs ont été mises sous la porte. Voici donc où nous en sommes aujourd’hui :

Il y a quelques semaines, j’ai choisi de publier mon expérience de cette grève sur un blog de restaurateurs avec pour seul dessein que mes semblables s’y retrouvent et se sentent moins isolés dans cette épreuve.

Mais également pour énoncer un autre type de patronat. Celui qui soigne ses salariés, crée de l’emploi, de la valeur, du lien social et qui est pourtant méprisé des syndicats et ponctionné jusqu’à la moelle par un gouvernement qui ne le soutient pas.

Les réactions ont été aussi binaires que le système que je souhaitais dénoncer.

Se plaindre des conséquences de la grève, ce n’est pas cautionner cette réforme à laquelle je n’ai même pas eu le loisir de m’intéresser, la retraite étant pour nous une utopie à laquelle nous ne songerions nous adonner.

Évidemment mon analyse des situations se lit à travers le prisme de ma position. Et je pourrais effectivement avoir un avis sur la question qui serait probablement différent de celui des grévistes. Mais les conséquences de ce conflit qui n’est pas le mien sont trop lourdes à porter pour que j’aborde son fond quand son exécution tue à petit feu tout ce que j’ai construit.

Si je condamne les grévistes, on me reproche d’être à la solde du gouvernement. Comme si c’était l’insulte ultime, bien qu’il ait été élu.

Quand je condamne le gouvernement, on m’objecte d’assumer les risques d’avoir entrepris sous sa houlette.

Se plaindre des conséquences dramatiques de la grève, ce n’est pas accuser l’un par opposition à l’autre. Je leur accorde même le mérite de se partager les torts dans la misère et les maux qu’ils ont conjointement créé et je persiste : la gravité de cette grève pour ceux qui ne l’ont ni engendré ni suivi n’a pas été suffisamment envisagée.

Sur l’autel de cette réforme seront sacrifiés nombre d’emplois, de commerces, de restaurants et, pire, des idées, des projets, des volontés créatrices pour ce pays.

Les patrons de TPE / PME sont un employeur majeur en France mais, avec leurs employés, ils sont également les derniers garants du savoir-faire français.

La restauration française, au-delà d’employer des milliers de salariés de tout milieu, contribue à promouvoir la gastronomie française, dynamise des quartiers, attire les touristes.

C’est dans nos établissements que les étudiants financent leurs études et c’est à nos terrasses que s’écrivent les plus beaux romans. On dira que cette vision est romantique et surannée, je vous confirme qu’elle le sera bientôt.

Car ne vous méprenez pas, nombreux sont ceux qui resteront sur le carreau, certains sauront rebondir, d’autres non. Mais, là encore, cette minorité qui n’a jamais la parole pourra probablement périr de manière aussi silencieuse qu’elle a lutté pour naître et survivre.

Seulement cette fois, la blessure restera béante. Chaque bail restera à céder, les projets resteront des idées.

On me rétorquera que je ne suis concernée et consternée que par la perte de mon « profit », encore un terme positif que l’opprobre social a marqué de son sceau.

Je vous répèterai que la réussite financière en restauration est une exception comme la licorne dans l’univers des start up. Une notion à laquelle certains se prêtent à rêver de temps en temps mais qui ne se présentera jamais pour la majorité. Le restaurateur ne sera jamais plus riche que la valeur de son fonds de commerce. Il s’enorgueillira d’un salaire s’il arrive à se le verser tous les mois. Comme la plupart de mes confrères, je me satisfais de peu : offrir des conditions de travail confortables à mes salariés et permettre à mes clients de passer une bonne soirée.

Si je me révolte, c’est parce que je ne peux accepter que mes salariés et moi-même payions un prix si fort à ce combat qui n’est pas le notre : eux celui de leurs emplois, de leurs salaires, de leur Noël et moi celui d’un projet de 7 ans.

Nous ne pouvons assumer SEULS la responsabilité des délitements sociaux de la France. Les gilets jaunes avaient déjà grignoté 20% du chiffre d’affaires de 2018, la grève a eu raison de 50% de ce qui nous restait, mettant en péril chaque écosystème de PME et augmentant dans la même propension la concurrence internationale, déjà difficile à contrecarrer et que tout le monde est pourtant prompt à critiquer.

Ici, chacun bataille pour son bout de gras et prêche pour sa paroisse.

Je comprends les mécanismes de l’État et l’impossibilité de satisfaire tout le monde. Je saisis la difficulté de guider le peuple malgré lui et pour son bien. Et j’entends parfaitement les revendications de ceux qui ne s’y retrouvent pas.

Mais pourquoi le dialogue entre ceux qui décident et ceux qui refusent est si éloigné de ceux qui subissent ?

Je maintiens qu’il faut réformer ce droit de grève qui n’est que le privilège de certains. Pas le supprimer, ni le diminuer mais le diriger à bon escient. Je maintiens que les petits employeurs et leurs salariés ne devraient pas subir de pertes si grandes à la table d’une discussion qui ne les concerne pas. Car il est FAUX de prétendre que l’issue pourra nous impacter d’une quelconque façon aussi positive soit-elle. Nous n’en aurons ni les récompenses ni les lauriers.

À notre échelle, nous militons chaque jour pour réduire la pénibilité des conditions de travail en restauration et avons même obtenu de bons résultats, mais sans que personne n’en soit témoin ou n’y perde son gagne-pain.

Je parle des travailleurs car j’en suis en ligne de mire. Mais quid des étudiants passant leurs concours, des familles monoparentales sans mode de garde, des personnes âgées isolées et des patients rentrant à pieds après des traitements lourds ? Non, ça n’est pas une tentative de pathos ou de faire appel à votre empathie à défaut de votre bon sens. C’est la réalité cruelle de ce mois de décembre à Paris.

L’ensemble des protagonistes de cette grève doit partager avec nous les responsabilités qui sont pourtant entièrement les leurs dans cette lutte qui a, en plus, le mauvais goût de prendre des tournures mesquines de guerre d’égo.

Je fais partie d’un groupe de jeunes restaurateurs, nous ne pouvons nous revendiquer comme un syndicat car notre parole ne vaut rien. Certains ont déjà commencé à faire visiter leurs établissements mis en vente et les offres d’emplacements en liquidation judiciaire n’ont jamais été si nombreuses. Ils auront le mérite de faire le bonheur de grandes enseignes de fast-food.

Donc pour l’instant, nous continuons de financer des Uber à nos salariés pour qu’ils puissent accueillir des clients qui eux ne pourront pas venir. Nous inventons des journées de CP à ceux qui n’en ont pas mais sont trop sinistrés pour se déplacer. Nous proposons de rattraper les services manqués dans un avenir sombre et incertain. Nous payons les salaires à perte et les fournisseurs à découvert. Les commerces et restaurants les moins fragiles tenteront de subsister là où nombreux sont ceux qui ont déjà décroché, las à l’idée de travailler en 2020 pour financer la perte de 2019, en attendant l’hécatombe du prochain décembre. Nous tiendrons le plus longtemps possible, puis à la fin nous ferons les comptes. Pas sûr qu’ils nous permettent de continuer.

Les retraites seront peut-être plus longues mais seront elles joyeuses dans une ville sans commerces ni restaurants ?

 

Clément Pommiès, 30 décembre 2019