Témoignages

TRIBUNE – « Mon entreprise, qui m’a tant coûtée, et les emplois de mes salariés sont à la merci de cette grève. »

Ils étaient pourtant nombreux à compter sur cette fin 2019 pour améliorer leur activité, déjà bien mise à mal par le mouvement des gilets jaunes à la même période l’année dernière. C’était sans prévoir la grève. Lancée le 5 décembre dernier, elle s’est inscrite dans la durée, portant un coup très dur aux restaurants qui enregistrent déjà des annulations en cascades et des baisses de réservations comprises entre 30% et 50%. Parmi les restaurateurs, l’inquiétude se répand et à raison. En atteste ce témoignage, qui nous été livré par une de nos clientes et que nous avons décidé de publier car nous pensons que bien des commerçants s’y reconnaitront.

Vis ma vie de commerçant durant la grève

La grève…

Cette fameuse manne franco-française qu’on brandit fièrement, qu’on revendique, qu’on use jusqu’à la corde tel un enfant fâché auprès d’un parent étatique fatigué.

Mais qui est ce « on » ?
La grève est un droit ? Mais alors ne devrions-nous donc pas tous être égaux face à cette option : cesser notre activité professionnelle séance tenante pour faire valoir nos revendications ? Dans les faits, QUI, mis à part la RATP, dispose de ce privilège ? QUI peut cesser de travailler en engendrant un tel potentiel de nuisance imposant à tous d’être le témoin de ses revendications ?

En tant que commerçant, artisan, salarié de n’importe quelle PME, si je suis insatisfait de mes conditions de travail, de mes clients, de mes charges, et que j’arrête de travailler pour faire valoir mes revendications, à qui vais-je nuire à part moi-même en me privant de salaire, de chiffre d’affaires et d’activité ? Qui vais-je forcer à cesser son activité dans mon sillage ? Quelles options s’offrent à moi pour exprimer mon mécontentement et le répandre ?
La grève n’est pas un droit, c’est un privilège réservé à une partie de la population. Celle qui décide qui a la droit de travailler ou non. L’idée n’est pas d’avoir un quelconque avis sur les revendications elles-mêmes des grévistes mais d’énoncer ici les conséquences sur une majorité silencieuse qui ne dispose pas dudit privilège.

Donc à titre informatif, et puisque de grands leaders de cette grève se targuent d’agir pour le Bien de tous, j’aimerais raconter comment se déroule ma semaine.

J’ai 3 restaurants et 22 salariés. Il convient d’abord de préciser que ce statut me procure un salaire mensuel acceptable mais bien inférieur à celui dont j’aurais disposé en tant que salarié au même âge et à expérience égale. Mon taux horaire est en revanche ridicule et bien inférieur au SMIC étant donné qu’un entrepreneur travaille chaque heure où il ne dort pas.
Par ailleurs, aucun de mes restaurants ne dispose d’une trésorerie ne serait-ce que confortable car chaque euro gagné est alloué aux salaires, aux charges, aux matières premières et à l’amélioration des conditions de travail de mes salariés. Une fois que tout a été payé, il reste quelques kopecks que l’on garde précieusement pour les coups durs : casse, dégâts des eaux, équipements, etc. Seulement les coups durs sont finalement des charges aussi régulières que les frais fixes. Si je précise cela, c’est pour ne pas être reléguée au rang facile du « Patron ». Ce riche vaurien fumiste qui entube tout le monde et se la coule douce au soleil. Car c’est souvent cela le « Patron made in Les Grévistes ». En tout cas, ça n’est jamais le reflet d’une réalité pourtant majoritaire, à savoir un entrepreneur motivé essentiellement par son envie de créer de la valeur et de l’emploi. Emphatique envers ses équipes qu’il soutient et désireux de faire évoluer au rythme de ses propres avancées. Soucieux de ses clients et de son banquier, mais aussi de ses prestataires et de ses fournisseurs. Bref quelqu’un qui travaille tout le temps et se fait du souci pour tout, au détriment de sa vie de famille parfois et sans compensation financière peut-être jamais. Car qui lui rachètera son fonds de commerce dans ce contexte ? Quel utopiste peut encore croire que le jeu en vaut la chandelle en France ? Quel inconscient se lancera dans cette galère où ceux dont dépendent son chiffre d’affaire ont tous les droits et dont lui n’hérite que des devoirs ?

Dans le Koh Lanta des commerçants, l’épreuve des Gilets Jaunes avait déjà éliminé quelques candidats. Ils ne disposaient pas de la force de frappe de ces nouveaux ravisseurs cheminots. La prise d’otages touche cette fois tout le monde et remet définitivement en cause l’existence des commerçants.
Cette année, le gréviste me ponctionnera plus que l’Etat lui-même. Chaque mois je règle mes charges et impôts le coeur serré au vu de ce jeu à somme nulle et aux règles rédhibitoires mais avec la satisfaction moindre que ce soit le coût de la solidarité. Les sommes que me coûtent les grévistes ne financent que leurs intérêts propres. S’ils parviennent en bout de course à me mettre au chômage, je n’en verrai pas les indemnités car en tant que « Chef d’entreprise », il me revient la responsabilité de m’auto-gérer en période de disette. Quant aux retraites, je n’ai ni le loisir d’y penser ni le luxe d’y prétendre. Pourtant, je financerai gaiement celle des autres tout au long de ma « carrière ».

Donc fort de ma trésorerie à couteaux tirés, j’entame MA semaine de grève ce jeudi 5 décembre.

Les premiers effets Kiss Cool ne se font pas attendre : une pluie d’annulations tombent sur les restaurants. En parallèle, 70% des salariés n’ont pas la possibilité de venir travailler. Nous prenons la décision de fermer l’un des restaurants et de répartir les quelques salariés disponibles sur les deux autres établissements. Le service est une hécatombe, le chiffre d’affaire ne couvre même pas les taxis que nous réservons à nos salariés pour qu’ils puissent regagner leur domicile.

Le lendemain, rebelote.

En revanche nous décidons de ne plus fermer aucun établissement. Chaque euro gagné est nécessaire pour combler le découvert grandissant qui nous attend à bras ouverts. Et nous avons cette idée farouche bien qu’irrationnelle de roseau qui ne ploiera pas. Et, de toute manière, que dire à nos salariés ? « C’est la grève mais relax, on va fermer et se reposer tranquillement jusqu‘à ce que la tempête passe, on se ferait pas un petit film de Noël vu qu’on n’a pas besoin de travailler ? » ?
L’hécatombe s’étend, et de manière exponentielle. Chaque évolution est pire que la précédente. Les salariés travaillant en banlieue sont carrément sinistrés, les fournisseurs ne peuvent assurer les livraisons, les clients ne se déplacent pas.

Le mois de décembre est pour nous celui des repas d’entreprises. Un chiffre d’affaires additionnel en fin d’année qui permet de fermer durant les fêtes sans y perdre trop de plumes. Les premiers groupes annulent remettant en cause l’intégralité de notre gestion de cette période. Peut-on maintenir les primes de Noël ? Peut-on conserver les congés des salariés ? Comment financer cette soirée d’équipe que nous avions prévue de longue date, et surtout qui pourra y assister sans moyen de locomotion ?
Car oui, cette grève aurait pu faire ses armes en novembre ou en janvier mais effectivement en décembre, le mal est plus grand, plus profond. Le gréviste prend des allures de Grinch, ce personnage mauvais qui souhaite toucher en plein coeur dans une période festive et trop joyeuse compte tenu de ses revendications personnelles.
Au choix du moment s’ajoute celui vicieux de son exécution. La grève et ses contours flous, la rétention d’informations de ses décideurs vindicatifs et moralisateurs. L’incertitude de sa durée et de sa forme nous plonge dans des conjectures hésitantes et angoissantes. Sombre période.

Voici qu’arrive vendredi.

Le premier soir de la semaine à partir duquel nous commençons à gagner de l’argent en temps normal. Nos salariés, solidaires, s’organisent pour répondre présents. Ils ont payé leur essence et ont mis leur entourage à contribution pour pouvoir faire le déplacement. Les clients n’ont pas pu en faire autant.

En vue du week-end, nous tentons d’optimiser les plannings entre jours de repos, trajets des uns et des autres, nombre (chiffre) de réservations. Nous remboursons les Uber, taxis et trottinettes, à perte malheureusement. Les recettes périclitent mais les dépenses sont pérennes. Nous continuons malgré tout de financer des services auxquels nous ne pouvons prétendre. Je finance les Pass Navigo inutiles de mes salariés. Je paye mon stationnement pour une voiture que je ne veux pas utiliser mais dont l’empreinte carbone m’est imposée cette semaine. Je suis tributaire des aléas de la Poste, de l’école, de la crèche, du métro, du bus, de TOUT mais le 15 décembre, l’URSSAF sera prélevé, à l’heure contrairement à mon métro. Mes impôts se présenteront, intransigeants et pas en service limité contrairement aux institutions qu’ils financent.

Une nouvelle semaine de grève débute.

Nous maintenons notre volonté de rester ouverts coûte que coûte et nous décidons que toute les salariés seront payés, qu’ils viennent ou pas. Ceux qui n’ont pas de solution bénéficieront de journées de congés payés. Même ceux qui n’en ont pas encore ou déjà plus. En ce 6ème jour de grève, nous réalisons néanmoins que les frais des transport continuent de dépasser le chiffre d’affaires.
Nous avons réussi à fidéliser des salariés en restauration pendant 6 ans, un record et une victoire car nous avons toujours eu leur intérêt à coeur. Aujourd’hui, je me vois dans l’obligation de leur demander de venir par leurs propres moyens ou de ne pas venir du tout. Car je sais que s’ils viennent, je ne les laisserai pas à la rue à la fin du service. Je leur prendrai un taxi, alimentant ma dette, finançant cette grève que je n’ai pas choisie, au prix de tout ce que j’ai construit.

Mon entreprise, qui m’a tant coûtée, et les emplois de mes salariés sont à la merci de cette grève.

Chaque jour qu’elle dure causera un peu plus notre perte.


 

Signé : une restauratrice en colère 

 

Clément Pommiès, 13 décembre 2019

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